Par Jean K. MINGA
La décision du gouvernement de la République démocratique du Congo d’interdire la navigation des baleinières en bois sur l’ensemble des eaux du pays dès le 15 novembre prochain marque un tournant majeur dans la politique de sécurisation du transport fluvial.
Portée par Jean-Pierre Bemba, vice-Premier ministre et ministre des Transports, cette mesure traduit la volonté des pouvoirs publics de mettre fin aux naufrages à répétition et de faire de la protection des vies humaines une priorité nationale.
Si cette décision soulève des interrogations quant à ses conséquences économiques et sociales, elle répond avant tout à un impératif fondamental : garantir la sécurité des passagers et prévenir de nouvelles tragédies.
Dans un pays où les fleuves et les rivières constituent des axes essentiels de communication, de commerce et de mobilité, le transport fluvial occupe une place stratégique dans la vie quotidienne de millions de Congolais.
Pour de nombreuses communautés, notamment dans les zones enclavées, les embarcations en bois demeurent un moyen de déplacement accessible, parfois même le seul disponible. Toutefois, cette réalité ne saurait justifier le maintien d’un système de transport exposant les populations à des risques susceptibles d’être prévenus. La nécessité de se déplacer et de commercer ne doit jamais prendre le pas sur le droit à la vie et à la sécurité.
La vie humaine ne peut être sacrifiée sur l’autel des contraintes économiques. C’est là le fondement même de la responsabilité de l’État. Face à la répétition des drames fluviaux qui endeuillent des familles entières, l’action publique ne peut se limiter aux condoléances officielles, aux enquêtes administratives et aux promesses de sanctions.
Elle doit s’attaquer aux causes des accidents et prendre des mesures concrètes pour prévenir leur répétition. En décidant d’interdire les baleinières en bois, le gouvernement fait ainsi le choix de la prévention plutôt que de la résignation face aux catastrophes.
Cette décision doit donc être comprise comme une mesure de protection collective, mais également comme un signal fort en faveur d’une modernisation indispensable du transport fluvial en RDC.
Elle traduit la nécessité de rompre avec une logique dans laquelle les risques sont trop souvent considérés comme une fatalité, au motif que les moyens de transport disponibles sont insuffisants ou que les alternatives sont plus coûteuses.
L’État a précisément pour mission de protéger les citoyens, y compris lorsque cette responsabilité exige des décisions difficiles. Gouverner, ce n’est pas seulement faciliter les échanges commerciaux ou préserver les activités économiques existantes ; c’est aussi anticiper les dangers, renforcer les normes de sécurité et veiller à leur respect. À ce titre, la prévention des naufrages constitue un indicateur essentiel de la responsabilité publique et de la bonne gouvernance.
Il importe, par ailleurs, de souligner que le gouvernement ne s’est pas limité à prononcer une interdiction. Des dispositions visant à assurer la continuité du transport fluvial ont également été envisagées, notamment à travers la mobilisation de l’Office national des transports (ONATRA).
Selon les orientations communiquées par le vice-Premier ministre Jean-Pierre Bemba, cet établissement public a été instruit de déployer les nouvelles péniches métalliques construites pour desservir les différents axes fluviaux et contribuer à compenser progressivement l’absence des baleinières en bois.
Dans la même dynamique, les armateurs et les autres opérateurs économiques intéressés ont été appelés à collaborer avec l’ONATRA afin de s’engager dans cette transition vers des embarcations métalliques.
Cette démarche montre que l’objectif poursuivi ne consiste pas simplement à supprimer un moyen de transport existant, mais à favoriser l’adoption de solutions susceptibles d’offrir de meilleures conditions de sécurité aux voyageurs et aux marchandises.
Certes, la mise en œuvre de cette réforme représente un défi considérable. De nombreuses localités rurales restent fortement dépendantes des baleinières en bois pour leurs déplacements, leurs échanges commerciaux et leur approvisionnement en produits de première nécessité. Le déploiement des péniches métalliques devra donc tenir compte de l’étendue du réseau fluvial congolais, des besoins des populations et de la capacité réelle de l’ONATRA à desservir les différents axes concernés.
Dans l’intervalle, il revient à l’État, à travers l’ONATRA et les services compétents, de relever le défi de la continuité du transport fluvial, afin que l’application de cette mesure ne se traduise pas par un isolement accru des communautés rurales.
L’accompagnement des opérateurs économiques, la disponibilité d’embarcations adaptées et la mise en place de solutions accessibles aux populations devront constituer des priorités. Il s’agit de faire en sorte que la transition vers un transport plus sûr soit également socialement soutenable.
Ces défis ne remettent cependant pas en cause le bien-fondé de la décision gouvernementale. Ils appellent plutôt à une mise en œuvre rigoureuse, progressive dans ses modalités lorsque cela est nécessaire, mais ferme sur son objectif essentiel : la protection des vies humaines.
En définitive, la décision du gouvernement congolais constitue une orientation importante vers un transport fluvial plus sûr et une meilleure protection des citoyens. Si elle impose des ajustements économiques et sociaux, ceux-ci doivent être considérés comme des défis à surmonter par des mesures d’accompagnement appropriées, et non comme des raisons de renoncer à une politique destinée à préserver des vies.
La RDC ne peut se résigner à compter ses morts après chaque naufrage. Elle doit agir en amont, moderniser son système de transport fluvial et instaurer une véritable culture de la sécurité sur ses fleuves et rivières.
Au-delà de son caractère contraignant, cette décision affirme un principe essentiel : aucune nécessité économique ne saurait justifier que la sécurité des Congolais soit reléguée au second plan. En plaçant la vie humaine au cœur de l’action publique et en engageant la transition vers des moyens de transport plus adaptés, le gouvernement fait le choix de la responsabilité. Le défi consiste désormais à traduire cette volonté en résultats concrets, au bénéfice de l’ensemble de la population.

























































