La RDC Post Covid-19 ( chronique du Pr José-Adolphe Voto)

La République Démocratique du Congo subit depuis quelques mois, comme beaucoup de pays du monde, la pandémie du coronavirus. Cette maladie va certainement changer le fonctionnement du monde, de sorte qu’après Covid-19 sera tout à fait différent de l’avant Covid-19. D’autant plus que la pandémie a révélé les limites des pays occidentaux, jadis considérés comme maîtres de leur destin. La Démocratie, système politique fondé sur la liberté individuelle jadis vanté comme le modèle idéal a montré ses limites face à la pandémie qui a obligé tout le monde à renoncer à sa liberté pour favoriser une certaine autocratie de la part des gouvernants.
Mais cette situation pourrait être aussi une opportunité pour des pays sous-développés comme la RDC, qui ont fonctionné jusque-là à la remorque des pays occidentaux, de pouvoir s’affranchir de leur tutelle. Toutefois, les maîtres d’hier ne s’avoueront pas vaincus pour accepter de perdre les avantages acquis sur les peuples d’autres continents et qui fondent leur économie.

Toujours exploité

La République Démocratique du Congo fait partie de ces pays qui ont fourni depuis cinq siècles des ressources pour l’économie occidentale, en commençant par l’esclavagisme suivi de la colonisation qui a favorisé l’exploitation des matières premières comme le caoutchouc, le cuivre, l’uranium, l’or, le diamant, le manganèse, le bois et aujourd’hui encore, le coltan et le cobalt, pour ne citer que ces produits-là.
La Rdc n’est pas seulement un réservoir des matières premières pour l’industrie occidentale mais aussi un marché pour écouler des produits manufacturés de moindre qualité mais vendus à des prix exorbitants ; un débouché pour des cadres occidentaux de peu expertise mais qui sont grassement payés au nom de la coopération. Et pour s’assurer que le système fonctionne, les grandes puissances occidentales se sont toujours organisées depuis l’indépendance pour imposer à la Rdc des dirigeants qui doivent leur obéir au mot et à la lettre, afin que leurs intérêts soient garantis. Et à chaque fois que ces dirigeants veulent prendre leurs distances, ils doivent être écartés.

Une opportunité

La Rdc va-t-elle continuer à jouer ce rôle de réservoir et de dépotoir des pays occidentaux après le Covid 19 ou va-t-elle essayer de se valoriser au regard de toutes ses potentialités géostratégiques, économiques et humaines ? Que faut-il faire pour sortir le Congo du statu quo dans lequel il croupit jusqu’à ce jour et qui ne laisse aucune issue ?
La crise qu’impose la pandémie devrait permettre à la Rdc et aux pays africains en général à se préparer à l’ordre mondial qui va s’imposer après l’épidémie du coronavirus.
Pour ce faire, les dirigeants congolais doivent arrêter de considérer leur pays comme simplement un réservoir des matières premières pour les industries occidentales et une société de consommation des produits importés.

L’Influence de la colonisation

Ce rôle imposé à la RDC par le colonisateur et accepté par les dirigeants congolais continue à tirer le pays vers le bas jusqu’aujourd’hui. Pendant la colonisation, les Congolais ont été formés à travailler pour l’Occident. L’école a été conçue à l’époque coloniale pour former des jeunes Congolais à cette fin. Les plus doués des jeunes congolais qui obtenaient plus de 70 pourcents à l’école, aussi intelligents pouvaient-ils l’être, n’étaient pas destinés aux études supérieures pour transformer leur société. Ils étaient destinés à devenir des prêtres. Ceux qui obtenaient 60 pourcents devenaient des enseignants ou des infirmiers, ceux qui avaient 50 pourcents devenaient des magasiniers. Les autres étaient orientés vers les métiers. De sorte qu’à l’indépendance en 1960, le pays ne comptait presque pas d’universitaires capables de le gérer.
Ainsi, les Occidentaux pouvaient facilement continuer de manipuler des cadres peu formés et qui n’avaient pas de grandes ambitions pour leur pays à l’indépendance, si ce n’est que de remplacer les Blancs aux commandes, occuper leurs bureaux et leurs villas, rouler leurs voitures, s’habiller et parler comme eux et finalement, travailler pour eux. Ce qui a permis à l’Occident de récupérer de la main gauche, ce qu’il avait donné de la main droite à l’indépendance. La privatisation par les dirigeants congolais de la plupart des maisons de l’Etat qu’ils ont occupées à la Gombe après l’indépendance traduit cet état d’esprit.
Toutefois, P.E. Lumumba a tenté de s’opposer à cette vision du Congo et s’est investi dans l’éveil de la conscience nationale. Mais comme il était minoritaire, les Occidentaux ont eu raison de lui en utilisant justement des Congolais commis à leur solde. Cette vision occidentale du Congo n’a pas changé, plus de cinquante ans après l’indépendance.

La vision oriente un peuple

Tous les pays du monde qui sont sortis de la misère ou de la domination d’antres peuples se sont pour la plupart forgés une vision claire du monde et de leur avenir. Quelle soit la cohérente ou non, une vision du monde reste un soutien à l’action politique et permet à ces peuples de se faire une place dans le concert des nations. Ces visions sont parfois puisées des sources historiques et spirituelles. Les White Anglo Saxon Protestants (WASP), l’extrême droite américaine qui dirige les Etas Unis trouve son inspiration dans la tradition anglicane éclairées des Lumieres, d’où leur attachement aux cousins Anglais et à Israël qu’ils doivent protéger contre vents et marées. Les Français trouvent leur inspiration des auteurs des Lumières d’où leur attachement à la liberté et à la laïcité.

Manque de vision

Le Congolais a deux problèmes majeurs : le manque de confiance en soi et le manque d’éthique. Ayant subi pendant longtemps la domination et le dictat des puissances occidentales, les Congolais ou du moins, la plupart de ses dirigeants ont été formatés pour obéir à l’Occident et à jouer le rôle qui leur est dévolu, c’est-à-dire, travailler pour l’économie occidentale. Malgré toutes les potentialités dont ils bénéficient de la nature, les Congolais n’ont aucune vision claire, ni de ce qu’ils sont, ni de ce qu’ils veulent de leur pays. Quelques dirigeants congolais ont pourtant essayé de forger une vision pour ce pays, mais qui ne s’est jamais enracinée. Lumumba rêvait d’un grand Congo affranchi de la domination occidentale et à même de jouer un grand rôle en Afrique. Il a été écrasé très tôt. Mobutu qui a eu à côtoyer Lumumba a repris à sa manière cette vision nationaliste au début en essayant de réaffirmer la position d’un grand Zaïre au cœur de l’Afrique, face à la division du monde en blocs communiste et capitaliste. Son discours à l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1973 en témoigne. Mais très vite, il s’est embourbé par avidité du pouvoir en développant avec son institut Makanda Kabobi, un amalgame d’idéologie de l’authenticité et de parti unique qui a fini par faire de lui un dictateur. Mzee Laurent Désiré Kabila, un autre compagnon de Lumumba, fatigué de la vie de maquisard fini par composer avec le capitalisme occidental pour ensuite se radicaliser et tenter d’appliquer du maoïsme en plein 21 ème siècle, mais il est très vite rattrapé par ses alliés de circonstance.

Tourne vers l’Occident

Depuis, la RDC semble naviguer à vue. La vision des dirigeants Congolais se résume à vendre les minerais pour construire des infrastructures et faire du social. Et même là, ils ont difficile à la réaliser par ce que préoccupés à en tirer des commissions pour s’enrichir et consolider le pourvoir avec l’appui des maîtres Occidentaux. L’attente des dirigeants congolais des solutions venant des institutions de Bretton Woods et le regard de toute la classe politique congolaise confondue tournée vers l’Occident pour rechercher une légitimation politique en sont une démonstration. On peut taxer Ne Mwanda Semi d’un fou. Mais lui au moins il a sa vision du Congo qu’il peut simplement expliquer à quiconque voudrait l’écouter, même si la plupart des Congolais ne partagent pas cette vision. Il l’explique d’ailleurs dans plusieurs écrits qu’il a publiés. Par contre les décideurs congolais sont incapables d’expliquer simplement et clairement la vision du monde qui soutient leurs actions. Si la démarche d’inféodation à l’Occident menée jusque-là nous a conduit nulle part, il n y a pas de raison de croire qu’une approche qui a échoué hier pourrait marcher après le coronavirus. Il faut forcément changer de paradigme.
La crise imposée par la pandémie nous offre pourtant l’opportunité de nous arrêter et de nous poser des questions essentielles  quant à notre destin: Qui sommes-nous ? Quelle est notre place dans ce monde avec tout ce que Dieu nous a donné ? Que voulons-nous et où allons-nous ? Ceci revient à revisiter notre vision du monde et de redéfinir clairement les motivations de nos actions politiques. Et pourtant quelques indicateurs liés à la crise nous laissent croire qu’il est temps pour la RDC d’expérimenter autre chose que le sentier battu.

Des Indicateurs certains

Prenons en exemple le domaine de la médecine où la RDC a produit des médecins de très grande valeur comme le DR Muyembe, le Dr Mukwege et récemment le Dr Muyangi. Sans compter plusieurs centaines des médecins formés dans nos universités et qui se sont exilés notamment en Afrique australe en quête de meilleures conditions de travail. Ces médecins qui ont été formés au Congo ou qui y ont essentiellement travaillé, ont démontré de leurs capacités scientifiques et proposent des solutions à leurs compatriotes face aux différents fléaux que subit successivement le pays depuis plusieurs années : paludisme, VIH sida, Ebola, viols et aujourd’hui coronavirus.
Le Dr Muyembe qui a fait ses études à Lovanium avant de les parfaire à Louvain est non seulement codécouvreur du virus Ebola mais a mis en place des techniques assez originales du traitement de cette maladie. C’est le meilleur spécialiste aujourd’hui dans le monde dans la lutte de cette maladie. Le Dr Mukwege a développé, à partir de son expérience malheureuse de prise en charge des victimes des violences sexuelles, des méthodes originales de traitement des fustiles. Ce qui lui a valu d’ailleurs un doctorat à thèse de l’université de Louvain. Le modèle de prise en charge holistique des victimes des violences sexuelles qu’il a élaboré à Panzi est aujourd’hui enseigné dans des grandes facultés de médecine à travers le mode. Quant au jeune Dr Muyangi, le fait qu’il a étudié dans des conditions difficiles à l’université Bel Campus de Kinshasa et toutes les pressions qu’il a subies de la part des firmes pharmaceutiques ainsi que le désintérêt de l’OMS à ses recherches ne l’ont pas empêché d’avoir des grandes ambitions scientifiques pour proposer des solutions locales à l’éternel paludisme qui tue près d’un demi millions des personnes par an à travers le monde. Des compatriotes comme le Professeur Tongele Tongele qui évolue aux Usa, et tant d’autres sont capables de grands exploits scientifiques et proposent des voies de sortie à partir des ressources locales, mais ces chercheurs sont pour la plupart ignorés des décideurs congolais dont l’attente est tournée vers l’Occident. Il est donc temps que le Congolais ait confiance en lui-même.

La RDC post Corona

Il n’est pas ici question pour le Congo de vivre en autarcie ou de rompre avec l’Occident, mais de redéfinir les termes de la coopération. Le Congo n’a pas besoin de réinventer la roue. Comme l’ont fait les asiatiques, le développement de l’Occident peut servir d’inspiration au Congo. Au contraire, ce modèle peut nous faire gagner du temps. La Rdc dispose des ressources stratégiques dont le monde entier a besoin. Il n’est donc pas normal que la Rdc qui devrait fixer les règles en cette matière subisse le dictat de ceux qui ont besoin d’elle. Ceci dénote simplement de la faiblesse et de l’ignorance. Et la crise provoquée par le coronavirus est une belle opportunité pour redéfinir les choses.
Par exemple en consolidant les relations et en partageant les expériences des pays émergents, particulièrement la Chine mais aussi d’autres pays comme le Brésil, l’Inde, le Singapour et tant d’autres qui sont arrivés à s’affranchir petit à petit de l’Occident et ont relancé leur économie sur le modèle occidental. En redéfinissant la formation notamment universitaire qui ne doit plus être orientée essentiellement à préparer les jeunes à trouver de l’emploi, mais à rechercher des solutions aux problèmes de leur société par l’innovation et la créativité. De par l’histoire, l’Europe a importé la science de l’Afrique, l’Amérique et l’Asie ont à leur tour importé la science de l’Europe, il est temps que l’Afrique se réapproprie de la science qui lui a longtemps échappée et Si la Rdc veut s’en sortir, elle doit investir dans l’intelligence via l’éducation et la créativité. Il a été démontré que les Etats modernes qui s’enrichissent sont ceux qui investissent dans l’intelligence et non ceux qui vendent des matières premières.

Une nouvelle vision

Les Congolais évoquent souvent les souvenirs de Lumumba, Kasavubu, Mobutu et Mzee Kabila, mais sans sérieusement s’inspirer d’eux. Les faits et gestes des uns et des autres sont loin des pensées de ces pionniers. Ces dirigeants qui ont écrit chacun une page d’histoire de ce pays, avaient certes leurs défauts, mais ils avaient aussi des très bonnes idées, même s’ils ne les ont pas mises en pratique. La synthèse de leurs idées pourrait constituer les bases d’une nouvelle vision à même de donner confiance aux Congolais.
En outre, une symbiose de nos valeurs ancestrales et des valeurs chrétiennes peuvent constituer le soubassement d’une vision fondée sur la solidarité nationale et la bonne gouvernance pour assainir non seulement l’espace politique, mais aussi toute la société.

Sans ces fondements, nous continuerons à tourner en rond.
Il y a donc deux options pour la RDC après le covid 19. Soit qu’elle aura tiré les leçons du passé et changé de paradigme pour voir son économie se relever. Soit qu’elle n’aura pas compris et continuera à attendre le salut de l’Occident. Ce qui va empirer sa situation car l’Occident qui est déjà en difficulté va davantage exploiter les ressources congolaises pour sortir de la crise post Covid 19. Il est donc temps d’y réfléchir.

Chronique du professeur José-Adolphe Voto, éditorialiste à politiquerdc.net

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